VVF s’implante en Bretagne
Le 15 avril 1961, la mairie de Guidel accueille une importante réunion consacrée à l’avenir de la commune. Autour du maire, M. Le Montagner, se réunissent plusieurs représentants de l’administration et des acteurs locaux : M. Bot (Ponts et Chaussées), M. Ouvre (architecte), M. Le Gallo (Ministère de la Construction), M. Veaugois (géomètre), ainsi que les propriétaires cultivateurs Morin, Mentec, Bienvenu et Guyomarch. Ensemble, ils débattent de l’implantation à Guidel d’un village de vacances de 600 lits, porté par la Caisse des Dépôts et Consignations via sa Société Centrale Immobilière (S.C.I.C.). La gestion en est confiée à l’Association Village Vacances Familles (VVF), filiale de la Caisse des Dépôts créée en 1959.
Le projet s’inscrit dans un modèle national de villages de vacances régis par une typologie précise : un pavillon central abritant les services collectifs (cuisines, restauration, loisirs), autour duquel s’organisent les pavillons d’hébergement familiaux. Ces structures offrent de nombreux services mutualisés, notamment des garderies d’enfants destinées à soulager les mères de famille, et pratiquent la pension complète à des tarifs très accessibles.
Du mur de l’Atlantique aux vacances pour tous
Le dessin du village est confié à André Gomis (1926-1971), architecte dont les projets traduisent les préoccupations sociales de l’époque : aménagement du territoire, logements collectifs et équipements de loisirs. Collaborateur régulier de la Caisse des Dépôts, il participe notamment au projet d'un grand ensemble à Bagneux (Hauts-de-Seine) aux côtés de Guillaume Gillet (1912-1987) et Vladimir Bodiansky (1894-1966).
Pour le village de Guidel, la mairie met à la disposition de la S.C.I.C. et de son architecte un terrain de choix : situé entre l’estuaire de la Laïta, au nord, et l’étang du Petit-Loch, au sud. Établi sur un vaste cordon dunaire, à proximité immédiate de la mer, le site couvre environ 9 hectares et est desservi par la route départementale n°152, dite « côtière », premier grand ouvrage touristique inauguré en 1955.
Bien que principalement utilisé à des fins agricoles, le site n’est pas vierge de constructions : de nombreux bunkers, vestiges de l’Occupation allemande, parsèment la dune. Cet ensemble fortifié, identifié sous le nom de « Lo 22 » (Lorient), comprenait plusieurs ouvrages standardisés du Mur de l’Atlantique (voir l'Inventaire des héritages militaires en Bretagne) : un bunker-abri de type 621 pour dix soldats ; un bunker-casemate de type 625 destiné à un canon antichar de 7,5 cm (équipage de six soldats) ; un bunker-casemate de type 634 pour cloche blindée à six embrasures (équipage de neuf soldats) ; un bunker-casemate de type 644 pour cloche blindée à six embrasures ; un bunker-casemate de type 667 pour canon de 5 cm ; enfin, un bunker-observatoire équipé d’une petite cloche (équipage de six soldats).
Jugés trop complexes à déposer, ces ouvrages sont intégrés au projet architectural : Gomis tire parti des reliefs générés par les structures de béton pour en faire les lignes directrices de son plan. Ce rapport au site, fondé sur l’adaptation à une topographie héritée, est explicité par l’architecte lui-même :
« Un double souci a guidé l’étude et le choix du parti : - d’une part, le désir d’implanter les habitations de telle sorte que leurs habitants profitent de vues qu’offre le site, sur la Laïta et sur la mer ; - d’autre part, la nécessité impérative de conserver à proximité du rivage des zones plantées où l’on trouvera des équipements sportifs, jeux et promenades. Cette double nécessité conduit à construire sur les pentes et à planter dans les creux. »
La résultante de ces choix est une organisation spatiale directement issue de la topographie naturelle et artificielle : les volumes bâtis coiffent les masses de sable et de béton et s'orientent vers la mer et la Laïta.
Une réalisation exemplaire
Venant de la route, on accède d’abord au centre commun, qui regroupe le hall d’accueil, un bar, une salle à manger, les cuisines, plusieurs salles de loisirs et un pavillon pour enfants. Ces différents espaces s’articulent autour d’une vaste cour carrée, cœur de la vie collective du village. Depuis ce centre, une passerelle (aujourd'hui disparue) conduit directement à la plage, évitant ainsi la traversée de la circulation automobile en contrebas de la dune.
À l’est et au nord du centre, les logements familiaux - des appartements d’une, deux ou trois pièces - se répartissent en deux « quartiers » d’habitation. Chaque unité dispose de chambres, d’un cabinet de toilette équipé d’un WC, et, à l’étage, d’une loggia. Leur double orientation assure un ensoleillement optimal et offre, selon l’implantation, une vue sur la mer ou sur la dune. A l'origine de la conception, l’accès des véhicules se fait par une voie de crête axée nord-sud menant au centre commun, tandis que les quartiers résidentiels sont exclusivement desservis par des cheminements piétons. Des parkings sont aménagés en face du hall d’entrée, complétant ainsi le système de voirie. Actuellement, l'accès des véhicules ne se fait que par la route touristique en contrebas du site (D152).
Les bâtiments présentent une grande diversité de formes géométriques, mais se trouvent unifiés par un motif commun : le toit pentu en ardoise descendant jusqu’au sol. Cette silhouette, à la fois structurelle et plastique, est caractéristique du modèle architectural dit en "A-frame" qui s'inscrit dans une esthétique vernaculaire modernisée, très en vogue dans l'architecture de loisirs des années 1960 et 1970. En supprimant la distinction classique entre mur et toiture, le pavillon prend l'aspect d'un volume monolithique tout en exprimant une volonté affirmée d’intégration au paysage. À Guidel, cette réinterprétation de la "maison-toit" permet de minimiser l'impact visuel des façades face aux vents du large, tout en évoquant l'image protectrice et archaïque de la tente ou de la cabane, icônes du campement de vacances.
L’unique volume pyramidal, qui singularise le pavillon d’accueil (aujourd’hui transformé en bar), se détache du reste des bâtiments collectifs et résidentiels. Cette attention portée au contexte breton, naturel comme bâti, se traduit par l’emploi de matériaux traditionnels (bois, ardoise) et par le choix de volumes simples et épurés. Dans la cour et les bâtiments collectifs, les dalles d'ardoise qui pavent le sol prolongent visuellement les espaces et atténuent la frontière entre intérieurs et extérieurs. Gomis conjugue ainsi inspiration vernaculaire et modernité, produisant une architecture calme, mesurée et d’une grande sobriété.
En 1963, le village comprend : un pavillon central abritant l’ensemble des services collectifs, ainsi que 22 pavillons d’habitation indépendants totalisant 564 lits pour les familles et 40 lits pour le personnel. La réception critique de l’ensemble est particulièrement favorable : dans son essai Nouvelle Architecture française (1967), l’historien de l’art Maurice Besset (1921-2008) érige le village de Guidel en réalisation exemplaire d'une démarche d'intégration au site.
Un village de vacances et des gîtes familiaux
Dès son inauguration, le jeune village de vacances connaît un succès immédiat. Face à la demande croissante, une extension est réalisée en 1964 avec la construction d’un dernier pavillon d’habitation, situé au sud-est du site, portant à vingt-trois le nombre total de pavillons. Mais cette adjonction ne suffit pas à répondre à l’afflux de vacanciers.
En 1966, VVF y adjoint un ensemble de gîtes familiaux. Développée en parallèle du modèle des villages de vacances, cette formule s’adresse à des familles qui ne peuvent - ou ne veulent - bénéficier de la pension complète au village. Les gîtes VVF proposent des logements meublés, loués à la semaine, où les services hôteliers sont réduits : les vacanciers assurent eux-mêmes leurs repas et l’organisation de leur séjour. Ce mode d’hébergement répond à une demande nouvelle, celle de familles souhaitant davantage d’autonomie tout en bénéficiant de certains services collectifs (garderie d’enfants, dépôt d’alimentation, salle de repassage, salle de réunion, bibliothèque, etc.).
Les gîtes se développent au sud du site, en écart du village, séparés de ce dernier par une petite étendue dunaire. Le programme reprend le code esthétique de la toiture "toute hauteur" mais se distingue par un jeu de façades verticales blanches et de toitures ardoises à forte pente. Par un subtil jeu de perspectives et de circulations, gîtes et village se cadrent et se répondent. Le bâtiment central abritant l'accueil et les services communs prend à nouveau la forme d'un vaste volume à toiture pyramidale. L’ensemble final comprend le bâtiment central et 152 logements répartis sur quinze pavillons d’habitation (18 studios, 110 deux-pièces et 24 trois-pièces).
Face au succès de cette nouvelle formule, la Caisse des Dépôts et Consignations approuve en 1973 une extension signée par Danielle Cler. Collaboratrice de la première heure d'André Gomis sur l'opération de Guidel-Plage, elle poursuit les travaux engagés en Bretagne à la mort prématurée de ce dernier en 1971. La construction des 33 gîtes supplémentaires s'inscrit dans le déploiement de VVF dans l'Ouest de la France, avec les projets de La Turballe (1972), Belle-Ile-en-Mer, Saint-Cast-le-Guildo (1973) et Groix (1974-1977). Livrés en juin 1973, les 33 nouvelles cellules d'habitation portent à 185 le nombre total d'hébergements en gîte pour un total de 1100 lits.
À son apogée, et comptant les 192 appartements en pension complète du village, le complexe VVF de Guidel offre près de 2000 lits.
Vers la création d’une zone touristique littorale
Le succès du village VVF a joué un rôle déterminant dans l’affirmation de la vocation balnéaire de Guidel. En révélant le potentiel d’attractivité de son littoral et la pertinence d’un modèle de villégiature familiale intégré à son environnement naturel, il a conforté la commune dans son ambition de structurer un véritable espace de loisirs en bord de mer. Cette dynamique lancée au tout début des années 1960 marque le point de départ des réflexions qui conduiront, dans les années suivantes, à la création de la zone touristique de Guidel-Plage.
Photographe à l'Inventaire