1. Canaliser la rivière pour développer l'activité portuaire :
En 1731, l'Ingénieur Thévenou estime que « le port et havre du Légué […] est non seulement utile aux habitants de [Saint-Brieuc] mais encore à tout le pays des environs, spécialement aux villes de Quintin, Uzel, Montcontour, Lamballe et Châtelaudren, qui toutes y font aborder leurs provisions et vins, huiles, sel, poissons salés, résines, charbon de terre et toutes autres denrées et marchandises propres à l’usage et commerce de ces cantons, qui y peuvent faire embarquer leurs grains et toiles, s’épargnant ainsi la grande dépense qu’il faut faire pour embarquer à Saint-Malo et autres ports éloignés de ces lieux. »
Un document de la communauté de Saint-Brieuc, daté du 9 juillet 1787, décrit le port avant 1750 : « toute la marine du port consistait en quelques barques. On n’y comptait point comme aujourd’hui, plusieurs maisons de commerce opulentes, de grands et solides navires voguant dans toutes les parties de l’Océan. On n’y voyait ni quai, ni cale, ni chemin commode pour s’y rendre. Une vase infecte et bourbeuse couvrait le sentier qui y conduisait. Et la mer dans les grandes marées inondait les maisons et les magasins. » (Mémoire de la communauté de Saint-Brieuc, signé du greffier Le Normand, archives municipales de Saint-Brieuc).
Port d’échouage, l’activité maritime, avant le lancement des travaux du 18e siècle, se situe sur trois sites :
-Le manoir Favigo (1566-1925), associé à des magasins et des souilles naturelles dédiées au carénage, se situe en amont de la rivière.
-Grenier à sel et habitations de pêcheurs, de maîtres de barque, armateurs et douaniers se trouvent au lieu-dit du Légué. Au 15e siècle existait déjà une pêcherie seigneuriale (plus en amont) et un commerce maritime (poissons séchés, sel, toiles de lin) avec les côtes aquitaines, le Portugal et l'Espagne.
-Le manoir de Rohannet ou Rohannay (1625-1977), en aval, dont l’architecture permettait de surveiller l’embouchure du port. A proximité se situait un chantier naval.
Sur les deux rives, on trouve corderies et fours à chaux.
En 1665, Colbert indique que « le port du Légué n’est d’aucune considération et n’est fréquenté que par des petits bastiments au-dessous de 100 tonneaux ; la mer y asséchant de sy loing qu’il n’y a aucune apparence d’y attirer aucun vaisseau considérable ». Sont toutefois recensés, à Bordeaux, en 1661, 8 bateaux provenant de Saint-Brieuc. En 1672, 35 sont répertoriés.
Lorsque Louis Béchameil de Nointel, intendant de Bretagne, écrit le Mémoire sur la province de Bretagne en 1698, il fait mention de l’arrêt du commerce avec l’Espagne et la Hollande (blé, miel) depuis au moins vingt ans. Quant au commerce des toiles fabriquées dans l’arrière-pays briochin, il est effectué par le port de Saint-Malo.
Ainsi, au début du 18e siècle, l’activité commerciale du port du Légué décline au profit des ports de Morlaix et Saint-Malo. C’est dans ce contexte que la communauté de ville de Saint-Brieuc, ses négociants et armateurs souhaitent la modernisation du port.
Le plan dressé en 1756 par l'ingénieur Chocat de Grandmaison décline un projet d'aménagement d'un chenal par canalisation de la rivière du Gouët. La fonction portuaire se voit dotée d'un quai et de deux cales. L'amélioration de l'accès au port est envisagée par la création d'une route entre Saint-Brieuc et le Légué. On y voit sur ce plan un port dépourvu de toutes infrastructures portuaires. Il s'agit d'un espace fluvio-maritime. Le Gouët longe des berges où est implanté le bâti (lieu-dit du Légué), serpente au pied de la falaise (côté Saint-Brieuc) entre les alluvions du Gouëdic. Le même ingénieur dresse les plans et élévations du premier quai, situé rive droite, côté Légué. Deux cales complètent l'ouvrage portuaire qui permet la création d'un terre-plein mettant hors d'eau les maisons, chapelle et grenier de sel lors des grandes marées. Deux reposoirs (bancs) sont installés de part et d'autre du quai dénommé d'Aiguillon. Cet ouvrage amorce les aménagements futurs du site portuaire du Légué.
Les nouveaux ouvrages donnent une nouvelle impulsion à l’activité du port. L’arrêt du conseil d’Etat du roi, pris le 14 mars 1776, permet aux négociants des ports de Saint-Brieuc, Binic et Portrieux de faire commerce avec les îles et colonies françaises de l’Amérique. Ce décret, signé de Sartine, permet le commerce des toiles de Bretagne depuis le Légué, confirmé en cela par un privilège d’entrepôt. En octobre de la même année, l’autorisation ne concerne plus que le port de Saint-Brieuc ; Binic et Portrieux étant jugés trop petits. D’autant que, comme précisé dans l’arrêt, « Le port est en état de contenir les vaisseaux de trois ou quatre cents tonneaux, qu’il est un des plus sûrs de la province [et] que les commodités augmentent tous les jours, par les travaux que la ville y a fait faire. »
Le plan dressé par l'ingénieur Perroud en 1784 décrit un port en pleine mutation :
Le quai du Légué et ses cales sont construits. Une cale de construction (lieu-dit du Légué), située en aval, reprend l’espace à usage de souille anciennement formé par le ruisseau du bois de la violette. Ce ruisseau aurait dû alimenter une fontaine (non construite). Les cales situées à proximité des manoirs Favigo et Rohannay (Rohannet) sont toujours en activité. L’implantation des sites de carénage et de réparation est sujet à discussion au cours du dernier quart du 18e siècle. Ingénieurs et édiles établissent des comparaisons entre ports, ce qui leur permet de ne pas développer cette activité en amont de la rivière puisque présentant trop de contraintes (accessibilité difficile/tirant d’eau ; sol peu adapté pour le carénage et le calfatage ; proximité du pont et des voies de circulation entrainant des conflits de partage d’usage).
Depuis 1774, le canal depuis le quai du Légué vers l’embouchure est praticable. La prolongation du chemin de halage est demandée par la communauté de ville de Saint-Brieuc afin de faciliter le service à la navigation. En 1784, la section ouest du canal (entre le pont et la quai), est en partie ouverte. Elle est tributaire de l’édification de la levée de terre permettant une communication entre le pont et le nouveau quai ; celui-ci ayant entrainé un changement des voies d’accès aux berges. Les travaux d’assèchement des marais permettent de créer des terrains vagues qui seront à lotir à des fins d’habitations et de fonctions portuaires. C’est ainsi que le maire de Saint-Brieuc, Poulain-Corbion, met en avant les qualités du projet de l’ingénieur Perroud : « L’ouverture de ce canal procurera en rapprochant le port de la ville et en diminuant les frais de transports des marchandises d’un tiers au moins mais encore en procurant plus de facilité pour l’embarquement des toiles en laissant un vaste terrain pour lequel on bâtira des magasins. Et, le moindre avantage est la beauté du port qui deviendra un des plus joli et des plus commode de la province » (11 mars 1783). De nombreux documents d’archives traitent des échanges administratifs au 18e siècle entre la ville de Saint-Brieuc et le royaume pour la mise en concession des terres prises sur le domaine maritime royal. A la fin du 18e siècle, la rive droite bénéficie aussi d'ouvrages portuaires (1780-1790) : quai, cales de construction, gril de carénage, chemin de halage et terre-plein.
2. Mutations d'un port au 19e qui annonce le 20e siècle :
La construction des ouvrages portuaires et la création des terre-pleins se poursuivent tout au long du 19e siècle sur les deux rives du Gouët, ce qui permet de développer l'activité portuaire et industrielle d'un site de plus en plus urbanisé. Côté Plerin, les ouvrages complètent ceux érigés au 18e siècle : quai Chanoine Guinard (1824), quai de Nemours (rue Adolphe Le Bail ; 1840-1844), rive droite (1793-1806-1824). A ces quais sont souvent associés des cales de carénage et parfois des terre-pleins affectés à l'activité portuaire. Ces ouvrages, aux fonctions de chargement, déchargement et réparation, sont complétés par les chemins de halage (18e ; 1814, 1837, 1844) permettant entrées et sorties du port.
La construction majeure du port au 19e siècle est celle du bassin à flot. Initialement, le projet transformait le port d'échouage en un bassin à flot qui aurait communiqué par perthuis avec le nouveau bassin à flot dont l'accès se fait par écluse. Commencé en 1847, il est inauguré en 1885. La création de la passerelle-déversoir en 1915 a permis la mise en eau de l'ancien port d'échouage. La réalisation de ce projet par Harel de la Noë fut tributaire de la disponibilité de la main d’œuvre et des financements publiques réservés prioritairement à la réalisation des travaux des voies ferrées du réseau départemental des Côtes du Nord.
Les mouvements des navires au port augmentent tout au long du siècle :
-1819 : 313 navires de commerce, 16 navires de pêche pour Terre-Neuve et 10 bateaux de cabotage.
-1820 : 337 navires ; 1829 : 439 navires.
-1841 : On compte 1 429 hommes d’équipages sur les navires qui fréquentent le port. Le trafic est le double de celui de Morlaix à la même période.
-1857 : 377 navires enregistrés en entrée, 345 en sortie.
-1866 : 1 147 navires français et étrangers, entrées et sorties (60 224 tonnes).
-1875 : 1 388 navires français et étrangers, entrées et sorties (69 138 tonnes). A cette date apparaissent dans les statistiques les navires à vapeur.
-1885 : 490 navires en entrées (28 500 tonnes), 487 en sorties (16 500 tonnes).
Fin 18e et début du 19e siècle, les échanges commerciaux se font avec Marseille, Rouen et Dunkerque en national et vers l'Angleterre, la Hollande, la Suède et la Norvège pour les ports étrangers. Fer, grain, foin, légumes, œufs, lait et poissons sont exportés. Alcool, savons, bois et poteries sont importés.
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Au début du 20e siècle, 114 000 tonnes de marchandises (charbon, engrais chimiques, kaolin, produits ferreux, minerai, aliments) transitent par le port du Légué dont 50 000 tonnes provenant d'Angleterre et 7 000 de Belgique. L'activité des lignes régulières depuis Le Légué vers Le Havre, Bordeaux, Dunkerque et Plymouth complètent les mouvements du port. Des grues à vapeur sont installées au bassin à flot pour les steamers.
Alors que la pêche à la morue vers Terre-Neuve et l'Islande est ancienne (dès le 15e siècle) elle périclite durant le 19e siècle après s'être délocalisée vers Paimpol, Binic et Dahouët. En 1845, 30 navires sont armés au Légué pour l'Islande. En 1888, 6 navires pour Terre-Neuve puis un seul en 1914.
3. Plaisance pour l'ancien port d'échouage et poldérisation de l'avant-port du la seconde moitié du 20e à nos jours :
Avant-port au 20e siècle et 21e siècle :
Fortement dépendant du marnage et des horaires des marées, l'avant-port du Légué propose plusieurs zones de mouillage de part et d'autre du chenal. Les activités de chargements et déchargements nécessitant de l'espace à terre et un accès à la mer, différents ouvrages portuaires ont été construits à la fin du 20e siècle et au début du 21e siècle. Certains d'entre eux sont la réalisation de projets souhaités ou pensés dès les années soixante.
Construit en 1975, le terre-plein de la Ville-Gilette, associé à un quai et une cale, est réservé au commerce du sable.
Durant les années 1980 et 1990, enrochements et talus, formant un enclos, sont construits pour accueillir les sédiments issus des dragages. En 2000, débute la construction d'ouvrages portuaires devenus essentiels à l'activité commerciale du port du Légué. Le quai Cesson, construit en 2000 puis complété et terminé en 2008, permet chargement et déchargement de vracs (bois ; agroalimentaires). Le quai est associé à la jetée qui a un rôle de protection du plan d'eau.
Le port de plaisance du Légué (année ; nombre places)
Les anciens chemins de halage sont devenus des lieux de promenade et d'activités sportives (vélo, jogging).
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2. Développer les accès au port :
2.1 Réseau viaire :
Le port du Légué est le port de Saint-Brieuc. La ville, située sur un plateau, est entourée de vallées profondes (Gouët et Gouëdic) dont l’une d’elles accueille le port du Légué. Les différentes voies d’accès au port présentent ainsi une forte déclivité (vielle côté du Gouët, vieille côte du Légué, côte de Rohannec’h).
Ce n’est qu’à partir du 18e siècle que la communauté de ville de Saint-Brieuc commence a penser aux aménagements nécessaires au développement du port. Pour cela, la communication devait être établie et facilitée entre le centre urbain et commercial de Saint-Brieuc et le lieu-dit Le Légué, situé sur la rive gauche du Gouët en la commune de Plérin.
Un pont (charpente bois sur pile et culées de maçonnerie) est construit, entre 1731 et 1733, à quelques mètres du manoir Favigo (1566). Son accès est facilité par des travaux de déblaiements, réalisés à la même époque, du chemin étroit qui mène de la ville à la rivière du Gouet (ingénieurs Thévenou et Serres). Dénommé « chemin neuf », il s’agit de la rue actuelle du port Favigo. En 1755, le « chemin neuf » est ouvert aux voitures. Les déblais permettent de construire un premier terre-plein, avec murs de revêtement, rive gauche, à partir du pont ; ce qui permet de rendre praticable les berges, évitant de passer par l’actuelle rue du port Favigo, côté Plérin. Les Etats de Bretagne valident l’ouverture d’un nouveau chemin d’accès de Saint-Brieuc au Légué via le village du Gouët pour faciliter l’accès au port. Les travaux débutent en 1774 et ne se terminent qu’en 1789.
En 1852, la route départementale n°3 est rectifiée par l’ouverture d’une nouvelle voie (actuellement rue du Légué). Contrairement à l’ancien tracé (actuellement vieille côte du Gouët), l’inclinaison de cette nouvelle route est bien plus faible, rendant l’accès au port plus pratique et plus sécurisé.
La création de nouveaux quais et le développement des chemins de halage permettent la création de nouvelles voies de desserte du port, certaines n'étant pas initialement prévue comme la rue de la tour (Plérin). Et pour passer d'une rive à l'autre, la construction du pont tournant en 1893, évite de devoir rejoindre le pont de pierre.
2.2. Réseau ferré :
Connecter le port de Saint-Brieuc au réseau ferré national est une priorité économique pour le développement du port nouvellement doté d'un bassin à flot (1857-1885) et d'outillage (grues) permettant de charger et décharger des marchandises diverses qui s'entassent rapidement sur le périmètre portuaire. Cette ligne est classée d'intérêt général par la loi du 17 juillet 1879 puis d'utilité publique (loi n°8918 du 31 janvier 1880). Ligne n°68 du plan Freycinet, elle ouvre en 1887 et a été en fonction jusqu'en 2008 (fret). Son parcours est de 7 km et passe dans un tunnel (1883-1885) sous le domaine de Cesson avant de rejoindre la gare de Saint-Brieuc. La gare du Légué se situait à proximité du bassin à flot.
La ligne Saint-Brieuc-Le Phare de la compagnie des Chemins de fer des Côtes du Nord passe sur la rive gauche et a pour terminus le phare de l'Aigle (Plérin). Empruntant une partie du tronçon Saint-Brieuc-Plouha, elle permet d'amener les briochins aux plages de la baie de Saint-Brieuc. De façon secondaire elle participe à l'activité portuaire pour le transport des marchandises vers la gare de Saint-Brieuc depuis Le Légué. Elle a été en activité de 1906 à 1948.
2.3. Balisage et sécurisation du chenal d'accès :
Le feu de la pointe de l'Aigle est allumé en 1857. Dressé par les ingénieurs Camus et Gayffier, ce projet est approuvé le 3 février 1855 pour une dépense de 34 000 francs. A une époque où la majorité des navires arrivant au Légué est à la voile, balisage et feux sont à associer aux chemins de halage. Un plan de balisage est effectué en 1877 par l'ingénieur Pellaud.
3. Traverser le Gouët et le Gouëdic
Implantations d'industries favorisées par des conditions géographiques et des connexions adaptées.
Un commerce qui permet l'implantation d'industries (gaz...) : usine à gaz 1865 ; rosengar ; site indsutriel.
Chargée d'études d'Inventaire au Conseil Régional de Bretagne, Inventaire du patrimoine.