Cette batterie d’artillerie antiaérienne lourde a été construite ex-nihilo en 1943 par l’Allemagne nazie pour la défense du port de Saint-Malo contre les bombardements anglo-saxons [elle aurait été achevée en octobre, cf. Giscard d’Estaing, 2019].
Situé entre la ville close de Saint-Malo et la ville de Saint-Servan, à proximité immédiate des écluses du Naye et du fort homonyme, le terre-plein, alors non bâti, offre un emplacement dégagé pour l’implantation de canons antiaériens de gros calibre.
Les bunkers ont été construits par des entreprises de bâtiment et de travaux publics allemandes et françaises sous maîtrise d’œuvre de l’Organisation Todt (dans le cas de Saint-Malo, cet aspect est peu documenté).
Dépendant de la Luftwaffe (littéralement, l'arme de l’Air de la Wehrmacht, nom porté par l'armée du IIIe Reich), cette batterie nommée "position de défense antiaérienne de l’écluse" (Schleuse Flakstellung) est numérotée "Ra 226" : l’abréviation "Ra" fait référence au Groupe de défense des côtes de la Rance (Küsten Verteidigungs Gruppe Rance) qui s’étend de Saint-Benoît-des-Ondes à Saint-Briac-sur-Mer (la limite occidentale étant le Frémur ; au sud, la défense s’étend jusqu’à Pleurtuit).
Elle est servie par la 4e batterie du groupe mixte antiaérien 343 semi-motorisée (Gemischte Flak-Abteilung 343, verlegefähig) armée de six canons de 8,8 cm Flak 18 et de trois canons de 2 cm. Cette batterie d’artillerie aurait auparavant été positionnée dans la presqu’île d’Alet à Saint-Servan [cf. Giscard d’Estaing, 2019].
L’acronyme "Flak" est l'abréviation du mot allemand Flugabwehrkanone qui signifie "canon antiaérien" (plus précisément, canon de défense contre les avions). Le terme Fliegerabwehrkanone, que l’on peut traduire littéralement par canon de défense contre avion/aviateur, est également employé.
Le 11 novembre 1943, la batterie d’artillerie est transférée hors de Saint-Malo et, vraisemblablement remplacée par la 3e batterie du groupe mixte antiaérien 153 (Gemischte Flak-Abteilung 153) jusqu’à la fin novembre [cf. Giscard d'Estaing, 2019].
A partir de la fin novembre 1943, les cuves de la batterie antiaérienne lourde du terre-plein du Naye ne sont plus armées. D’autres batteries d’artillerie antiaérienne lourde sont cependant toujours armées dans les environs.
En avril 1944, une garnison de la Luftwaffe (IV./4.912, Leichte Flak-Abteilung 912) de quinze hommes, dont deux sous-officiers, servent les trois canons de 2 cm Flak 38 et une mitrailleuse L.M.G. 15 (Maschinengewehr 15) [cf. Hafenverteidigung - Plan Saint-Malo ; état du 3 juillet 1944].
Plan de la défense du port de Saint-Malo (Hafenverteidigung - Plan), avril 1944
L’état du 15 juin 1944 [cf. Küstenverteidigungsabschnitt Saint-Malo - Küstenverteidigung, 29 Juni 1944] concernant la batterie d’artillerie antiaérienne lourde du Naye donne la composition exacte de l’ensemble fortifié (le type de bunker et leur nombre, l’armement et l’effectif théorique notamment) : ces éléments archivistiques ont pu être confrontés à d’autres sources documentaires et aux observations réalisées sur le terrain.
Concernant la batterie d’artillerie antiaérienne légère du secteur des écluses du Naye, l’état du 3 juillet 1944 [cf. Küstenverteidigungsabschnitt Saint-Malo - Küstenverteidigung, 29 Juni 1944] mentionne la présence de cinq sous-officiers et dix-huit soldats armés - en sus des trois canons de 2 cm Flak 38 et de la mitrailleuse L.M.G. 15 - de dix-neuf fusils (Karabiner 98k), trois pistolets-mitrailleurs (Maschinenpistole), un pistolet lance-fusée (Leuchtpistolen) et un projecteur (Scheinwerfer).
Le 2 août 1944, le secteur défensif des écluses du Naye, comprenant la batterie antiaérienne légère de la Luftwaffe numérotée "Ra 226" et l’ensemble fortifié numéroté "Ra 274" de la Marine allemande, est évacué.
La bataille pour la Libération de Saint-Malo fait rage du 6 au 17 août 1944. Dans la nuit du 7 au 8 août, les infrastructures portuaires sont sabordées par l’Allemagne nazie avec des charges explosives préalablement posées. Dans la précipitation des combats et de la retraite, les quais n’ont cependant pas été détruits.
Vue aérienne verticale de Saint-Malo, 13 août 1944 (?). On peut observer le résultat de la destruction du port par l'occupant dans la nuit du 7 au 8 août (collection : Institut national de l'information géographique et forestière ?)
La ville et le port de Saint-Malo ont été anéantis par les bombardements et les combats de la Libération (pour en savoir plus, voir ci-dessous l’annexe intitulée : "Le bilan des destructions du port de Saint-Malo").
Le fort du Naye est endommagé, mais les bunkers sont quasiment intacts.
La batterie antiaérienne du Naye est mentionnée dans le rapport Pinczon du Sel
Le site de la batterie antiaérienne du Naye est recensé par la Marine nationale dans le cadre de la réalisation du rapport Pinczon du Sel (1946-1947) consacré aux installations du Mur de l'Atlantique, mais non documenté en détail. Un plan schématique de la batterie est réalisé à cet occasion.
L’effacement progressif des héritages militaires après-guerre
Après-guerre, la priorité est la reconstruction des infrastructures portuaires : le site est désobusé et déminé ; les constructions liées à la batterie d’artillerie antiaérienne du Naye sont, soit détruites, soit arasées et remblayées. Les six cuves pour canon de gros calibre, tout comme la cuve pour télémètre du poste de commandement, apparaissent arasées sur l’orthophotographie de 1952.
A partir de 1956, une station expérimentale d’Électricité de France est établie sur le terre-plein du Naye en prévision de la construction de l’usine marémotrice de la Rance (1961-1967).
L’agrandissement du terre-plein du Naye de 1966 à 1975 fait disparaître plusieurs bunkers.
Sous la gare maritime construite entre 1975 et 1977 par les architectes Christian Coüasnon et Claude Neveux sont conservées deux bunkers, à savoir le poste de commandement de type L 404 et un abri-magasin de munitions de type L 401A. La présence de la dalle de couverture du poste de commandement, sous la dalle en béton de l’établissement d’Électricité de France - à seulement 10 cm en-dessous du niveau du bajoyer de l’écluse (paroi latérale) - a entraîné la surélévation de la gare maritime (de 4 m de hauteur à 4,39 m à partir de la cote de 14,5 m prise sur le bajoyer de l’écluse).
Détail du plan du terre-plein du Naye, 27 novembre 1975. Sous l'emprise de la gare maritime colorée en rouge sont figurés en brun trois bunkers appartenant à la batterie antiaérienne lourde du Naye
Vue de situation du bunker-poste de commandement de type L 404 situé partiellement sous la gare maritime du Naye (couverture photographique du 22 janvier 2026). La dalle de couverture du bunker dépasse d'environ 1 m de hauteur
Sous la capitainerie se trouverait également un bunker identifié comme un type VF 2a [cf. : Étude de pollution pyrotechnique, p. 132 : plan du 27 novembre 1975].
Deux bunkers conservés en élévation dans le périmètre de l’écluse du Naye
A proximité de l’embecquetage sud de l’écluse du Naye, en zone d’accès restreint (ZAR) du terminal ferry, un bunker-abri avec cuve pour canon antiaérien de 2 cm de calibre appartenant à la batterie d’artillerie légère du Naye est toujours visible en élévation.
Au-dessus de la cale de la Bourse, se trouve également conservé un bunker de type 67 pour tourelle de char de combat (il a perdu sa tourelle). Il appartenait à l’ensemble fortifié numéroté "Ra 272". Sa dalle de couverture sert depuis 2013 de support au monument commémoratif aux marins Terre-Neuvas.
Des vestiges redécouverts lors de travaux d’aménagement de 2025-2026
En novembre 2025, à la faveur des travaux d’aménagement de la nouvelle gare maritime du terminal ferry du Naye, trois bunkers appartenant à la batterie antiaérienne du Naye ainsi que la digue et la cale de l’avant-port de Saint-Servan sont ressortis de terre et ont pu être documentés par la Région Bretagne. Trois autres constructions bétonnées ont pu être localisées et identifiées.
Vue de situation depuis le sud du bunker-abri-magasin de munitions de type L 401A (II) (couverture photographique du 22 janvier 2026). Au-dessus du bunker a été aménagé un transformateur électrique
Les éléments de second-œuvre et objets provenant des bunkers du Naye
Après terrassement, la surface du chantier de la nouvelle gare maritime du terminal ferry était constellée de macro-déchets datant de la Seconde Guerre mondiale.
Avant le 5 décembre 2025, certains éléments de second-œuvre et des objets présents dans les bunkers ont été prélevés par l’équipe du Mémorial 39-45 de Saint-Malo : éléments de signalétique en allemand, plafonniers et interrupteurs électriques, équipements contre les attaques au gaz de combat, petits objets de la vie quotidienne comme des lunettes et un encrier, etc.
D’autres objets : des brosses, des chaussures, un livre écrit en allemand, etc. ont été prélevés dans les bunkers (bunker-abri-magasin de munitions de type L 401A numéroté III et bunker-abri-magasin de munitions de type L 407A) le 22 janvier 2026 par le Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (DRASSM) et déposés au Mémorial 39-45 de Saint-Malo.
A la demande du DRASSM, une liste de ces objets a été réalisée par l’équipe du Mémorial 39-45 de Saint-Malo. Ce mobilier archéologique appartient à l'État.
Vue de détail de l'ouverture de tir blindée de l'entrée ouest du bunker-abri-magasin de munitions de type L 407A. Sur le rebord se trouvent regroupés différents artéfacts : brosses en bois, cartouches de masque à gaz, etc.
Vue des restes d'un livre écrit en allemand collecté dans le bunker-abri-magasin de munitions de type L 401A (III) par le Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (couverture photographique du 22 janvier 2026)
Chargé d'études d'Inventaire du patrimoine à la Région Bretagne.